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   Le début… Avant quoi ? La poésie découverte avec Baudelaire posé sur une étagère, découverte avec Eluard - “Capitale de la douleur“ posé contre la vitre par Anna Karina dans Alphaville… L’image oui, celle qui saute 24 fois par seconde. Par là entre la lumière. La connaissance. La découverte des objectifs subjectifs, des éclairages, des gestes filmés, des cadres décadrés, des êtres, des autres. Et puis c’est un monde à prendre, tel quel, tel que vu à travers ces objectifs. La poésie vue, oui.


  Et puis un carnet de dessin, un crayon… Sachant que mon père était passé par là. Et alors, un long chemin… Très lent. Pour voir, sans comprendre tout. Pour s’essuyer les pieds nus, et entrer dans cette chambre obscure, pleine de phares lointains, qui éclairent les histoires et les musées, Sans voir tout. On s’applique. On essaye tout, à peu près. Pour voir, l’initiation. La toile est libre de ses possibles. Je ne sais pas, ou je ne sais que trop.


  Le métier de peintre est proche de celui de chauffeur de taxi. Comme chez son psy, il y a aussi la banquette sur laquelle on est assis, pour parler (ou pas) avec une personne derrière nous. Le peintre a aussi une voix derrière lui, ou une présence plutôt, qui peut être dans son silence mais qui est là ! Le moment de création artistique est un moment de rencontre avec soi, mais qui exacerbe une sensibilisation aux présences, aux fantômes de l’atelier. Au moment de peindre, durant ces instants privilégiés, cette présence invisible est le véritable créateur. Le peintre n’étant que l’instrument. C‘est un travail à deux, embarqués, l’un devant, aux commandes de l’outil, et puis derrière… l’invisible.


  Parlons de la peinture. Parlons d’abord du travail de la peinture. Je peins au sol, avec du pigment et une peinture acrylique assez liquide. Décrire la peinture autrement que par ses matériaux constituants est un exercice risqué. Le risque étant de faire écran à la peinture par les mots. Mais c’est nécessaire pour épauler des reproductions visuelles des peintures, forcément réductrices. Je dirais alors que ma peinture vient de la terre. Une peinture produite dans le magma originel organique. Une naissance à partir des éléments bruts, qui nourrit la possibilité d'un univers nouveau et fragile, mais aussi fertile. Comme le dit Malraux dans ses Antimémoires, "le monde de l'art n'est pas celui de l'immortalité, c'est celui de la métamorphose". Cette métamorphose est ce que j'essaye de peindre. Ceci tente d’éclairer le chemin du peintre, sans pour autant expliquer ou justifier quoi que ce soit. Le cheminement n’est pas le résultat d’une volonté de construction d’une “œuvre”, mais beaucoup plus le travail d’un inconscient révélé par la peinture.
  Alors on peut voir, des corps minéraux enserrés dans le cadre. On peut voir une transformation, mutation végétale dans un écosystème pictural, tantôt aride, ou au contraire luxuriant. Organique. Au fil du temps. Lente désagrégation des certitudes, désorientation, effacement-apparition.


  Et puis vers 2010, un choix radical de la composition avec des éléments simples. Mutation vers une forme élémentaire. Ces formes ovales comme des points de vie mono-cellulaire. Ces points qui se rattachent au passé organique, mais forment un être unique entièrement fracassé de petites parcelles "hors échelle". Chaque peinture est une parcelle. L’être entier se verra pus tard, peut-être, de plus loin. Il faut s’éloigner pour voir. Comme on embrasse un paysage. On a tous dix mille ans, on le sait, on l’a oublié, et je veux nager à reculons pour visiter cette grotte peinte. Retrouver la mémoire-cellule, la biologie désincarnée.


  Et puis 2020, changez tout ! Votre monde s’effrite. Petites créatures mobiles, les Anges. Pierres immobiles. Pensées obscures sorties de l’obscurité des rêves cellulaires et artificiels. Sans chimie, juste l’imaginaire derrière la pensée. Issu du corps néoacéthylédominatif de nos inconscients plastifiés par des années de logique implacable du réseau routeur à l’architecture basée sur le datagramme. Je veux comprendre, je ne veux pas comprendre. Je n’explique rien. Je veux juste être libre de voir, sans voir.

R.P. 2021